Focus #1 : Le Carnaval de Dunkerque

Symbole de l’identité d’une population


Cet article est inspiré de travaux de recherches autour des liens entre anthropologie et patrimoine menés en 2016. A cette occasion, j’avais rencontré et interviewé Marie-Noëlle, Saint-Poloise et carnavaleuse. Son témoignage fut d’une aide précieuse à la rédaction de cette étude.

Je vous souhaite une agréable lecture.

Aujourd’hui je vous emmène à la découverte d’une des traditions les plus populaires du Nord de la France : le Carnaval de Dunkerque. Si la ville souffre encore aujourd’hui, comme l’ensemble de la région malheureusement, d’une mauvaise image, le Carnaval contribue à véhiculer l’image bien plus positive du sens de la fête qui anime ses populations. Profondément ancré dans le patrimoine flamand, le Carnaval s’étend sur une période de huit à dix semaines lors desquelles les conventions semblent abolies et les interdits transgressés. Démesure, mélange des classes sociales, ambiance bon enfant et esprit de fraternité, tels sont les ingrédients d’un carnaval réussit. Je vous propose donc de plonger dans cet univers parfois fantasque, faisant partie intégrante du patrimoine immatériel de la région, qu’aucun Dunkerquois ne voudrait voir disparaître.

1. L’histoire du carnaval

L’histoire du Carnaval remonte au XVIIe siècle. À cette époque, Dunkerque est un important port de pêche. Le Carnaval est alors une grande fête, la foye, organisée par les armateurs avant le départ des pêcheurs qui embarquaient pour six mois en mer d’Islande. Les expéditions de pêche à la morue comportant leur lot de dangers, ces festivités étaient l’occasion de faire la fête une dernière fois, d’être entouré de ses proches et de ses amis. Toutefois, ce n’est que lorsque les réjouissances coïncidèrent avec les jours de gras précédant le Carême, que les marins commencèrent à porter des masques et à se travestir, marquant ainsi véritablement la naissance de la Visschersbende, la bande des pêcheurs, et par là même, le Carnaval de Dunkerque. Au fil des années, la bande s’est ouverte aux familles des pêcheurs, puis, progressivement, au reste de la société. Enfin, c’est au XIXe siècle, qu’en marge du défilé, les bals nocturnes, organisés par des Associations Philanthropiques, au profit des veuves et des orphelins de marins, voient le jour. En dépit du déclin progressif de la pêche en Islande, et grâce au soutien et à l’énergie de la municipalité, la tradition se perpétue depuis, sans interruption ou presque. Seules les première et seconde guerres mondiales ainsi que la guerre du Golfe ont entraîné l’annulation de la Bande.

Les festivités se sont peu à peu étendues jusqu’à couvrir toute l’agglomération dunkerquoise : Dunkerque, Saint-Pol-sur-Mer, Malo-les-Bains, Coudekerque-Branche, Petite-Synthe et Bergues. Aujourd’hui, le Carnaval est l’un des événements les plus populaires et les plus attendus du Nord de la France, rassemblant des dizaines de milliers de carnavaleux et de curieux venus assister au spectacle. Sa durée s’est étendue pendant tout le Carême. Ainsi, de janvier à avril, une trentaine de villes de l’agglomération dunkerquoise organise bandes et bals. Si le nombre de participants est en constante augmentation, montrant la vitalité du Carnaval, il a évolué et est devenu quelque peu différent de celui qu’ont connu les anciens, mais son esprit n’a pas changé.

2. Une manifestation codifiée

Le Carnaval, sous ses apparences de cohue désorganisée, répond à un certain nombre de règles et de codes. Tout d’abord, il répond à un calendrier précis pouvant changer chaque année, le principal repère temporel étant le jour de mardi-gras. Chaque année, c’est à Saint-Pol-sur-Mer que commencent les festivités. La semaine suivante marque les « Trois Joyeuses » (dimanche, lundi et mardi-gras) lors desquelles se déroulent la Bande de Dunkerque le dimanche après-midi, le bal des Acharnés le soir, la bande de la Citadelle le lundi, puis la Bande de Rosendaël le mardi. Le week-end suivant a lieu la Bande de la Violette à Malo-les-Bains. Enfin, les villes de Coudekerque-Branche et de Petite-Synthe ferment le bal la semaine suivante. Toutes les manifestations n’ont pas le même succès. Ainsi la bande de Rosendaël, organisée un mardi, jour normalement non chômé, souffre d’une forme de désertion. La bande de la Violette connait un record d’affluence. Si c’est l’une des plus belle du point de vue du spectacle, c’est aussi la plus brutale et la plus désordonnée. De nombreux carnavaleux « novices » et mal conseillés sont responsables d’une partie de la pagaille engendrée ; d’où l’importance de se conformer à certaines règles et de connaître les codes du carnaval avant d’y participer.

En effet, la participation à la Bande ne s’improvise pas. L’intégration ne fait pas naturellement si on n’est pas Dunkerquois de naissance, mais elle résulte d’un long processus d’initiation, en particulier si on souhaite intégrer les premières lignes. Ces dernières ont pour rôle de retenir la poussée provoquée par la Bande lors des chahuts dans le but de protéger les musiciens. Une place en première ligne : ça se mérite ! Il faut donc gagner en expérience et faire ses preuves pour espérer y entrer. Tout carnavaleux se doit de connaître et de respecter des rituels et traditions, d’apprendre par cœur les chansons, de connaître les règles pour trouver son déguisement et sa place dans la bande. Sans cela, les risques de débordements et d’accidents s’accroissent. C’est pour cela qu’à été mise en place la Charte du Carnaval. Cette dernière assure un meilleur déroulement du Carnaval, dans une ambiance détendue et bon enfant. Grâce à elle, chacun connaît sa place et sait quel rôle il doit jouer dans la bande. En premier lieu, toute personne souhaitant participer au Carnaval doit être déguisé, maquillé ou masqué, de manière à devenir méconnaissable en parler dunkerquois. Le clet’che (costume) est ainsi l’attribut principal de tout carnavaleux. Ensuite, la musique a une place importante dans la Bande. Le défilé n’est pas, comme on pourrait le penser, une succession de chahuts, mais bel et bien une marche rythmée par la musique. Aussi, la « Bande, ça s’écoute ! ». Lorsque les fifres jouent, il faut marcher en rythme, c’est d’ailleurs pour cela que leurs airs peuvent s’apparenter à une marche militaire. Il est également nécessaire d’apprendre les chansons par cœurs, elles transmettent non seulement l’esprit carnaval mais indiquent aussi la marche à suivre et le rythme à adopter. Si dans l’ensemble les carnavaleux s’autodisciplinent et savent faire preuve d’entre aide, la charte rappelle également que le carnaval n’est pas un concours d’alcoolémie et qu’il vaut mieux éviter d’intégrer la Bande lorsque l’on est un peu trop éméché. En cas de chute lors l’un chahut, il convient de retenir les lignes devant et derrière pour éviter que d’autres ne tombent et d’aider la personne à se relever le plus rapidement possible afin qu’elle ne se fasse pas piétiner.

Enfin, le carnaval c’est aussi un certain nombre de rituels dont l’organisation est quasi millimétrée. Le jour de la Bande de Dunkerque se déroule ainsi : à 11h un défilé familial, l’avant-bande, déambule dans les rues de la ville. À cette occasion, le Reuze et sa famille, géants de la ville de Dunkerque, sont de sortie et participent à la parade. Le départ de la Bande se fait à 15h. Les carnavaleux défilent dans les rues en suivant les musiciens : tambour-major, tambours, fifres, cuivres, grosses caisse, qui forment ce que l’on appelle « la clique ». La Bande est menée par un tambour-major, vêtu d’un costume rappelant celui des grenadiers de l’Empire Napoléonien, qui joue le rôle de chef d’orchestre. Personnage central du Carnaval, c’est avec son concours que les différentes municipalités déterminent le parcours emprunté par le défilé chaque année. Il est chargé de donner le départ de la Bande et de marquer les temps d’arrêts correspondants aux chahuts. Cette fonction, bien qu’honorifique, est très prisée et est une sorte de consécration puisqu’elle permet d’entrer dans la légende du Carnaval. Le premier tambour-major connut est Pintje Bier, qui menait la Bande au milieu du XIXe siècle. Cependant, celui qui aura durablement marqué l’histoire du Carnaval, c’est Cô Pinard II, celui que l’on célèbre dans l’Hommage à Cô. Décédé dans les années 1980, son nom a été attribué à une rue de la Citadelle en 1992. Lorsque la bande passe devant l’Hôtel de Ville, le maire lui lance 450 kg de harengs fumés depuis son balcon. La tradition, qui remonte aux années 1960, n’est pas sans évoquer ce qui a fait la richesse de la ville : la pêche en Islande. S’il souhaite faire une pause dans la bande ou simplement boire et manger en agréable compagnie, le carnavaleux peut se rendre dans une « chapelle ». Les habitants des quartiers traversés par la bande ouvrent leur porte à leurs amis. Ils leur offrent de la bière, de la soupe à l’oignon, des harengs, du podingue (gâteau typiquement dunkerquois), du potschevleeshe, de la musique et une ambiance des plus conviviales. La fin de la bande prend la forme d’un immense rigodon final. La clique prend place un podium autour duquel les carnavaleux tourne pendant une heure entonnant les airs du carnaval. À la fin, ils chantent l’Hommage à Cô et la Cantate à Jean Bart, hommage au célèbre Corsaire dunkerquois. Le soir, les bals sont organisés par des associations philanthropiques dans les grandes salles de l’agglomération (le Kursaal à Dunkerque, par exemple). C’est à ce moment que les carnavaleux se retrouvent pour discuter, s’amuser, danser et chanter au son des musiques typiques du carnaval et plus contemporaines.

3. Un patrimoine cher au cœur d’une population

« L’esprit de Carnaval » se transmet de dunkerquois en dunkerquois au fil des générations. Les enfants y sont initiés dès leur plus jeune âge. Si aujourd’hui les « Trois Joyeuses » ne font plus l’objet de jours chômés pour l’occasion, dans les écoles de l’agglomération, les enfants sont invités à créer des déguisements et chaque établissement fait son propre carnaval. C’est le moment, pour reprendre les mots de Luc Cirot, responsable de l’animation de la Ville de Dunkerque, de transmettre « le patrimoine culturel et les règles implicites de la manière de défiler » . Certaines villes, comme Saint-Pol-sur-Mer organisent un défilé et un bal enfantin. Ce « Carnaval des enfants » reprend les temps forts du Carnaval des adultes, avec les chahuts et les chansons traditionnelles qu’ils connaissent déjà par cœur. L’objectif est de leur transmettre l’esprit d’allégresse du Carnaval et de les sensibiliser à la tradition. Le Carnaval est une fête, certes, mais il n’est pas dénué de sens. Il est donc important d’apprendre aux enfants son histoire et, par extension, l’histoire de Dunkerque et de ses envions, celle des pêcheurs d’Islande. Afin de leur inculquer les règles du Carnaval, l’association philanthropique, « Les Chevaliers du XXe siècle » a proposé aux enfants de signer la charte Carnavaleux respectueux, carnavaleux heureux. C’est en partie à de telles initiatives que le Carnaval doit sa survie.

Que serait le Carnaval sans son fameux déguisement ? Le clet’che, terme dunkerquois pour désigner le costume, est le premier attribut du carnavaleux. Dès la création de la Visschersbende, les pêcheurs prirent la coutume de revêtir les robes de leurs épouses et d’orner leurs chapeaux de fleurs. Depuis, le clet’che est devenu un incontournable du Carnaval, sans lequel il est impossible de se mêler à la Bande. L’objectif principal est d’attirer les regards, de briller et se parer d’accessoires colorés. Les carnavaleux rivalisent alors d’ingéniosité dans la création de leur costume qu’ils gardent d’année en année, l’agrémentant dès qu’ils le peuvent, de nouveaux trophées. Si chacun est libre de laisser parler sa créativité, le clet’che se compose généralement d’un parapluie (Berguenaere), d’un chapeau à fleurs agrémenté de toutes sortes de choses accumulées par son porteur au fil des années, d’une perruque la plus colorée possible, d’un boa, d’un manteau de fourrure et de mitaine (idéaux pour se protéger du froid de février), d’une jupe et de bas résilles (le plus souvent fluos). Aux pieds, il est préférable de porter des chaussures de sécurité, idéales pour se protéger dans la Bande. Dans le défilé, jugé inconfortable, le masque est remplacé par du maquillage. Apparaître ainsi grimé permet de changer de regard sur sa propre personne, d’entrer dans la peau d’un personnage et de pratiquer l’intrigue qui consiste à taquiner d’autres carnavaleux, le plus souvent des amis, sans qu’ils nous reconnaissent.

Le Carnaval, c’est également le moment où l’on chante. La fête a un répertoire, cher au cœur des carnavaleux, qui lui est propre, ce qui en fait son originalité. Il est composé d’une centaine de chansons que chaque habitant de la région participant au Carnaval se doit de connaître par cœur. Ces chansons transmettent la joie et le caractère bon enfant et moqueur typique de la manifestation. De plus, certaines renvoient à des célébrités locales (cf. L’Hommage à Cô ou la Cantate à Jean Bart) et lorsqu’ils les entonnent, les carnavaleux sont pris d’une intense émotion. Ces chansons sont empreintes d’un sentiment d’appartenance à une histoire et à un territoire. Comme les déguisements, elles placent les gens sur un pied d’égalité et ont pour vocation de les rapprocher. La majorité des paroles ont été écrites par des auteurs locaux, célèbres ou non, mais les airs sont très souvent inspirés de grands classiques (cf. L’Hommage à Cô, chanté sur l’air d’Amazing Grace).

4. Le Carnaval, symbole de l’identité d’une région

Comme vous vous en doutez, il serait donc réducteur de présenter le Carnaval comme un simple défilé folklorique. Il s’agit avant tout d’un rassemblant populaire, cher à la population de Dunkerque et ses environs. Aucun habitant ne raterait cet événement. Il s’agit d’une fête populaire rassemblant, pendant près de deux mois et demi, l’ensemble de la population. Sous les masques et les costumes, toute différence d’âge ou distinction de classe sociale est abolie : pour citer l’historien Olivier Ryckebush, le Carnaval « a ce principe d’égalité, de coupure des classes sociales, des différences. On va jouer de ces différences, on a se déguiser, se maquiller se grimer ». Ouvriers, étudiants, patrons, cadres ou épiciers, tous se regroupent et se mêlent, animés par l’esprit du Carnaval, prenant plaisir à être ensemble, tout simplement. Certaines personnes ne se connaissent pas dans le civil et, pourtant, font Carnaval ensemble depuis de nombreuses années. Ainsi, il est un facteur de lien, d’amitié et de fraternité. L’anonymat procuré par les déguisements permet une certaine désinhibition. La rue devient le lieu de l’improvisation ou tout est propice à la taquinerie et au rire.

Les femmes aussi ont leur place dans le carnaval. S’il est vrai que les chahut peuvent être difficiles à suivre et qu’elles préfèrent souvent faire la bande sur le côté, les femmes sont volontiers présentes dans les chapelles, les bals et les cafés. Si elles sont souvent l’objet de moqueries (dans les chansons ou les blagues parfois grivoises), il en est une qui est très importante et respectée : la cantinière. Véritable bras droit du tambour-major, qu’elle accompagne dans la bande, elle donne à boire au musicien et est un relais indispensable à la bonne organisation des festivités. La cantinière Claude II a d’ailleurs été intronisée tambour-major, contribuant ainsi à valoriser la place de la femme dans le carnaval. En outre, depuis une quinzaine d’années, l’association Rose-Marie rassemble d’ailleurs une vingtaine de carnavaleuses âgées de 25 à 67 ans. Comme les hommes, elles paradent dans les rues vêtues de leur plus beau clet’che, participent aux bals et chantent tous les hymnes du carnaval.

Loin de tout folklore, le carnaval participe donc à un fort sentiment d’appartenance, très cher au cœur de toute une population. Il n’est pas rare que les « expatriés » prennent des congés pour venir participer à la fête. Et ceux qui ne le peuvent pas s’arrangent pour organiser leur propre carnaval. Ainsi, en Nouvelle Calédonie, les « Acharnés du Pacifique », association crée en 2014, perpétuent la tradition. Loin de la cité de Jean Bart, mais toujours près de l’esprit du carnaval, ils organisent depuis plusieurs événements au mois de juin (car c’est le début de l’hiver dans l’hémisphère sud) : bal enfantin, bal de carnaval, concours de pétanque… dont tous les bénéfices sont reversés à une association locale qui anime le service pédiatrique d’un hôpital de Nouméa.

Sources

Reportages :

Ouvrages spécialisés :

  • Jean-Charles Bayon, Regards sur le Carnaval dunkerquois, Dunkerque : Maison des Jeunes et de la Culture Dunkerque-Rosendaël, 1994.
  • Jean-Charles Bayon et Jean Denise, Dunkerque en Carnaval, Dunkerque : Corsaires dunkerquois, 2003.
  • Jean Denise, Les Enfants de Jean Bart : Carnaval, Chansons et Parler dunkerquois, Dunkerque : J. Denise, 1997.
  • Manuel Gomes et Stéphane Verstaevel-Magnier, Carnaval de Dunkerque : le Rigodon final, Paris : L’Harmattan, 2000.

Articles :

Sur le site de la ville de Dunkerque :

 

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